Comment est né ce site et pourquoi.

 

Une amitié peu ordinaire vue du côté Huguette...

Tout a commencé en octobre 1985 à la Cité Universitaire de l'Arsenal, à Toulouse.

Je suivais alors un stage de formation professionnelle d'aide bibliothécaire à la bibliothèque interuniversitaire de la Ville Rose.

J'étais à l'époque affligée d'une bien mauvaise vue, et je ne savais pas si je pouvais suivre cette formation jusqu'au bout, les ophtalmologistes m'ayant interdit d'utiliser un ordinateur, coûte que coûte, eu égard ma vue lamentable.

J'étais en outre fort mal dans ma peau, vivant très mal cette situation de handicap, et, surtout, la manière dont la société percevait les handicapés et la place qu'elle leur réservait et réserve encore, d'ailleurs, à savoir, pour la plupart, celle de sous-citoyens assistés et non intégrés ou si peu !

Était-ce orgueil de ma part que de revendiquer simplement d'être considérée le plus normalement possible et admise en tant que telle en dépit d'un ennui simplement sensoriel et technique ? On aurait dit que c'était le cas ! Mais j'avais en moi une révolte peu banale contre ce coup du sort qui me mettait à l'écart des autres, qui m'aliénait peu à peu...

Alors, je me suis jurée que ça n'était pas à cause d'yeux lamentables que je devrais vivre misérablement !

Survivre, même !

D'ailleurs, survivre envers et contre tous, et même tout, ça a toujours été mon combat !

Donc, je trouvais une chambre à la cité universitaire de l'Arsenal, et la concierge, sachant que j'étais handicapée, me proposa une chambre en rez-de-chaussée.

Je refusai, arguant premièrement que c'étaient mes yeux, qui foiraient, pas mes jambes, et, deuxièmement, les ghettos pour handicapés, j'avais déjà donné, merci bien !

La concierge argua qu'il y avait une autre personne malvoyante comme moi, ce à quoi je rétorquais que les aveugles et bigleux, j'en avais soupé à vie, et que je ne me supportais pas moi-même, Dieu me pardonne, dans la mesure où Il existe, ce qui n'est pas vraiment prouvé !

Bref, ma formation commença, et j'emménageais dans ma petite chambre, située au premier étage, au-dessus de la cabine téléphonique, ce qui me transformait parfois en une sorte de standardiste, eu égard le fait que quand le téléphone sonnait, j'étais la plus proche pour répondre et aller chercher l'étudiant mandé.

Un soir d'octobre, je crus que c'était à nouveau la cabine qui sonnait, alors que je rédigeais - déjà !- les prémices d'une saga de science-fiction.

En fait, la sonnerie provenait du couloir aux handicapés, en bas... Comme j'avais un brevet de secouriste, j'y allais, me demandant ce qui se passait.

En arrivant devant le couloir, qui n'était pas éclairé, je le trouvais envahi par un vrai fog londonien !

Au milieu de ce fog, une silhouette spectrale, et visiblement paumée. Pendant une fraction de seconde, je vis une étrange petite femme, toute pâle et comme auréolée de lumière, semblant elle-même faite de lumière, avec un drôle de museau.

"- Mais qu'est-ce qui se passe, ici ? demandais-je.

- La tuyauterie de ma chambre a explosé... Ils sont en train de réparer les dégâts et d'éponger... expliqua-t-elle, timidement, et lamentablement.

- Ben, reste pas là ! Viens prendre un thé chez moi, ça te réchauffera !".

N'ayant pas le choix ni autre chose à faire, elle me suivit, et j'eus l'occasion de découvrir qu'elle était affublée, elle aussi, d'une paire de lunettes impressionnantes à multiples foyers et comme facettées. Pour le reste, c'était une jeune fille aux cheveux châtains et épais, ondulés, de taille plutôt petite mais dotée d'aimables rondeurs et d'un visage souriant plein de fossettes, très différente de l'espèce de petite créature elfique que j'avais aperçue en un éclair dans la brume !

Elle hésitait un peu à me suivre, mais je lui expliquai que je ne la mangerai sûrement pas, et nous pénétrâmes dans mon petit chez-moi.

Avisant la machine à écrire sur ma table, elle s'étonna :

"-Tiens ? Tu écris ? Moi aussi !

- Ah ! Bonne chose, ça ! J'aime les chats aussi !

- Moi aussi !".

S'ensuivit un amusant dialogue ponctué de "moi aussi !" qui finit par être hautement comique !

Nous discutâmes un bon moment comme ça, autour d'une tasse de Lapsang Souchong, du thé fumé chinois que je m'obstinais à boire, car le thé est diurétique, même si pour moi, toutes les sortes de thés équivalent peu ou prou à de la pisse d'âne !

Malgré toute ma bonne volonté, je n'arrive pas à apprécier ce breuvage pourtant bu par l'immense majorité des habitants de cette planète.

Bref, après avoir bu notre thé et mangé quelques biscuits au sucre candi d'origine belge, nous nous décidâmes à nous revoir souvent.

Elle me demanda alors ce que j'étais en train d'écrire, et je lui montrais le premier chapitre, ravie d'avoir enfin une lectrice.

À la fin de la lecture du chapitre, elle me regarda d'un air surpris :

"- C'est étonnant ! Cette Wang-Ka, dont tu parles, ce n'était pas une fille rousse, qui faisait souvent le museau, assise au bord d'une rivière et solitaire ?

- Eh bien oui ! Elle avait comme copine une fille nommée Délian-Ka... Mais comment sais-tu à quoi elle ressemblait, tu n'en es pas encore à sa description...commençais-je.

- Délian-Ka ? Mais que c'est joli !!!" s'enthousiasma-t-elle. Raconte-moi la suite de cette histoire.

La manière dont je la racontai fit qu'elle comprit tout de suite qu'il s'agissait d'autre chose que d'une simple histoire née de mon imaginaire.

En effet, depuis ma plus tendre enfance, je suis hantée par des visions d'outre temps et ce que j'écrivais était simplement ce que j'avais tiré de cette substantifique moelle.

En effet, comment aller expliquer aux gens sans passer pour une folle furieuse ou une psychotique délirante, que toutes les nuits je m'envolais de mon corps pour partir outre temps rejoindre un autre monde, un autre univers, et la peau velue et tavelée d'éphélides d'un chaman préhistorique roux et doté d'un caractère singulièrement bien trempé, et même un peu trop audacieux et inventif ?

D'aucuns pourraient y voir un défoulement de mon inconscient, une manière de compenser un handicap somme toutes franchement barbant...

Mais quand on rêve qu'on est autre, ou qu'un est une réincarnation, en général, c'est pour quelque chose de MIEUX !

Or, ça n'était pas du tout le cas... Cette rousse Wang-Ka était membre d'une tribu de beaux sauvages qui ne savaient même pas produire du feu, même s'ils le conservaient, et quand bien même elle était agile, robuste, et dotée d'une vue parfaite, c'était tout ce qu'on voulait, sauf une créature à inviter à un thé à cinq heures du soir !

Elle venait d'un peuple un tantinet cannibale et chasseur de têtes, en prime !

Et pour finir, c'est à cause d'elle que je me suis passionnée pour la Préhistoire, moi qui m'en fichais comme de ma première couche !

Ce qui me mettait très mal à l'aise avec ce qui se passait la nuit dans ma tête, c'est que je voyais ces gens manier des outils et des armes, en pierre taillée, emmanchés; et que ces outils et armes, j'ai découvert qu'ils avaient existé, en feuilletant un jour par hasard un livre d'archéologie !

Et ça confirmait ce qui m'était arrivé quelques années plus tôt en cours de sciences naturelles !

Le prof était passionné d'archéologie, et il revint un jour avec une caisse pleine de silex taillés.

Et je choisis certains de ces silex, qui me plaisaient tout particulièrement.

Ils étaient généralement symétriques, parfois taillés sur deux faces, toujours de formes harmonieuses ou pointus.

Amusé, le professeur me dit qu'il s'agissait là d'outils du Moustérien...

Et j'avais cherché ce fameux Moustérien dans ce maudit livre d'archéologie, ne sachant au juste ce que j'allais trouver...

Quand je découvris ce dont il s'agissait, j'en fus profondément apeurée et bouleversée en même temps ! Ces silex, je les avais vus dans mes mains - et quelle mains !- pendant la nuit, dans mes rêves !

Ces armes, je les avais touchées, et même parfois, fabriquées et utilisées !

J'avançais plus avant dans l'article, et je découvris qu'on parlait des hommes qui utilisaient ces armes, ces outils. Si, dans le reste du monde, il s'agissait des ancêtres de l'homme actuel, en Europe, par contre, il y avait un genre humain franchement spécial : l'homme de Néanderthal.

J'avais déjà entendu parler de cet être-là, et ce que l'on en disait était rarement flatteur !

En dessous du nom de ce personnage, figurait un crâne long, bas, au front fuyant, doté d'un surplomb osseux au-dessus des yeux, d'une mâchoire qui avançait, et d'un maxillaire carré, lourd, au menton absent !

Or, ces têtes-là, je les connaissais aussi ! Les crânes des malheureux tombés sous les coups de certains membres de la tribu de Wang-Ka étaient très proches de ce crâne-là !

Et les gens de la tribu de Wang-Ka, tout comme elle, avaient eux aussi des têtes dans le même ordre d'idée !

Seigneur ! Mais enfin, comment une telle chose était-elle possible ?

Comment pouvais-je me retrouver toutes les nuits à vivre les aventures mouvementées et baroques d'une Néanderthalienne ?

La réincarnation existait-elle vraiment ? Et pourquoi cette vie-là m'aurait-elle plus marquée que d'autres ? Quels liens mystérieux me liaient-ils à un si lointain passé et à des gens si différents ?

Je me mis à lire tout ce qui me tombait sous la main à propos de ces êtres mystérieux, et je découvris qu'outre le côté scientifique, ils alimentaient toutes sortes de fantasmes ! Les uns décrivaient ces êtres comme des proches parents plutôt fréquentables, alors que pour d'autres, c'étaient des bêtes féroces.

Mes voyages nocturnes m'ont simplement appris que ces gens, outre leurs mœurs parfois assez baroques, étaient simplement des êtres humains, dotés des mêmes espoirs et angoisses que nous. Mais comment le prouver ?

Alors, ce que je vivais chaque nuit, ce que je ressentais aux tréfonds de mon être est devenu la matière première de mes écrits...

De son côté, il s'avérait que Mireille avait elle aussi des réminiscences tout aussi étranges... Et que si ce nom de Délian-Ka lui avait autant plu, c'est que toutes les nuits, elle rêvait qu'elle était une jeune fille blonde et bouclée, aux grands yeux vert pâle de féline, et qu'elle était la meilleure amie d'une fille rousse et décidée... Le tout dans une belle tribu de sauvages !

Nous nous étions retrouvées ! Par-delà le temps et l'espace, nous nous étions retrouvées !

Et ça dure depuis 19 ans ici bas ! Une amitié immédiate, sincère, profonde, qui ne s'est jamais démentie !

Il y a eu des fois où nous nous sommes dit nos quatre vérités en face, mais à chaque fois, notre amitié s'en est sortie renforcée... Enfoncés, Montaigne et La Boétie !

Ce que nous écrivons à quatre mains, c'est notre histoire d'outre temps, vue à travers les yeux de Wang-Ka et Délian-Ka.

Au début où tout cela s'est manifesté, chez nous, ça a parfois été difficile à gérer, à supporter. En effet, comment vivre dans le monde actuel avec une Néanderthalienne dans la tête ?

Pendant longtemps, j'ai cru à une possession démoniaque, à de la folie, à une réincarnation envahissante...

Et je l'ai rejeté de toutes mes forces, ce truc inexplicable en moi !

Finalement, je me suis demandé si en l'acceptant ça n'irait pas mieux.

Ce que j'ai fini par faire.

En fait, même en tentant d'être le plus rationnelle possible, je me demande si ça ne serait pas un truc parapsychique, genre médium percevant les esprits d'outre temps, et plus particulièrement celui de Wang-Ka errant comme une âme en peine depuis des milliers d'éons, ou alors si la réincarnation existe, et même si je n'aurais pas été squattée, quelque part, par ses mânes désespérés tentant, lors d'une transe profonde, de fuir un quelconque danger... Ce que je crois de plus en plus, eu égard ce que j'écris !

Curieusement, depuis cette acceptation de cette chose extraordinaire, je suis devenue plus calme, plus apaisée, et mon inspiration ne m'a jamais lâchée.

J'ai réussi à vivre en harmonie avec moi-même, et ce côté franchement curieux et nocturne, et j'en retire une force intérieure qui me rend presque invincible, moralement, du moins.

Une amitié peu ordinaire vue du côté Mireille...

J'avais, pour ma part, toujours pressenti que quelque chose d'extraordinaire finirait par m'arriver. Je ne pouvais m'imaginer que mon existence allait être à jamais ce doux ronron, cette succession placide d'événements anodins qui font d'une vie qu'elle est honnête et heureuse mais sans surprise ou si peu.

La surprise, c'est moi qui l'avais faite à ma famille en venant au monde affublée d'un lourd handicap visuel. Mes parents mirent tout en œuvre pour que je reçoive les meilleurs soins et, en dépit de pressions administratives, ils refusèrent catégoriquement de me placer en institut spécialisé. Je ne les en remercierai jamais assez. Grâce à leur affection et à leur soutien, je pus grandis parmi les miens et ma scolarité se déroula en milieu dit "normal", sans la moindre anicroche.

Douée pour les langues et les matières littéraires, je partis à Toulouse à dix-huit ans pour commencer des études d'anglais. Je souhaitais, à l'époque, devenir traductrice en maison d'édition.

Mais j'avais aussi d'autres rêves. D'autres certitudes.

Je sentais confusément que quelque chose d'autre m'attendait au tournant. Oh, pas la célébrité, ni la richesse, ni un destin hors du commun, ces rêves faciles, à la portée de tous. Non ! Autre chose ! Quelque chose d'impalpable que je cherchais dans des pratiques aussi variées que le spiritisme, l'interprétation de mes rêves ou encore l'écriture.

J'écrivais depuis toute gamine en dépit de ma mauvaise vue. J'avais appris à me servir toute seule d'une machine à écrire, grâce à un vieux manuel de dactylographie qui avait appartenu à une de mes belles-sœurs.

Ce que j'écrivais ? De petits romans sans envergure, souvent des romans d'amour assaisonnés d'un minimum d'aventures. J'avais très envie d'écrire des récits fantastique ou de science-fiction : tout ce qui ressemble de près ou de loin à des histoires d'OVNIs, de fantômes et de créatures mystérieuse m'a toujours passionnée mais curieusement, je ne me sentais pas "le droit" de relater dans mes écrits des histoires a priori irréalisables dans la vie de tous les jours.

Ma dernière "œuvre" (si l'on peut l'appeler ainsi !!!) relatait les déboires d'une jeune femme blonde aux yeux verts, considérée comme une sorcière par les habitants de son village et contrainte de vivre cachée dans une caverne pour échapper à leur hostilité ! De son abri, elle découvrait les agissement d'une secte fascisante bien décidée à asservir le village en question et malgré le mal qu'on lui avait fait, elle parvenait à déjouer ses plans diaboliques et à sauver tout le monde tout en trouvant enfin l'amour ! Tout un programme.

Mais le résultat ne me satisfaisait pas tout à fait. Je n'avais pas osé aller jusqu'au bout de mon délire et je le savais.

Mais l'heure n'était plus aux lamentations sur mon manque d'inspiration. À présent étudiante, j'avais d'autres choses à écrire que mes petits romans !

Je logeais à l'époque à la Cité Universitaire de l'Arsenal à Toulouse, dans une chambre mitoyenne que je partageais avec une camarade de lycée qui, se destinait à une carrière de puéricultrice. Notre cohabitation était plutôt symbolique car nous n'avions ni les mêmes horaires, ni les mêmes dates de congés. Ainsi, en ce dernier dimanche d'octobre 1985, je me retrouvai seule dans notre chambre double alors qu'elle profitait de ses vacances de Toussaint. Je mis à profit cette solitude pour apporter quelques modifications de dernière minute à un devoir de civilisation anglaise que je devais rendre le lendemain. J'adorais ma nouvelle vie d'étudiante et les multiples cours d'anglais auxquels j'assistais mais s'il y avait une U.V qui me donnait du fil à retordre, c'était bien la civilisation ! À la lumière de ce que nous savons maintenant, je me dis que cela n'a rien d'étonnant...

Malgré mon enthousiasme très restreint pour cette matière, je vins quand même à bout de mon travail. Il était relativement tard. L'heure où une étudiante raisonnable est censée se mettre au lit. Très fière de moi, je décidai toutefois de m'accorder un petit chocolat chaud avant de me coucher, histoire de me récompenser de mes efforts. Je me débrouillai avec les moyens du bord pour m'accorder ce menu plaisir : un peu de poudre soluble délayée dans de l'eau brûlante du robinet. Les étudiants peuvent rarement se payer le luxe d'être gastronomes !

Or, à peine avais-je avalé la dernière gorgée du doux breuvage et nettoyé ma tasse qu'un bruit étrange attira mon attention :

"Ksssssscccchhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !".

Cela venait du coin salle de bain ! Je m'y précipitai et tombai nez à nez avec un véritable geyser d'eau brûlante qui partait de ma tuyauterie et montait presque jusqu'au plafond, emplissant la chambre entière d'une buée presque opaque ! Pas de doute, le nettoyage de la tasse avait été le coup de trop porté à cette tuyauterie fatiguée ! Dire que je me trouvais dans la salle de bains à peine quelques secondes plus tôt ! Il s'en était fallu de peu pour que je me retrouve littéralement ébouillantée !

Précédemment occupée par une personne hémiplégique, ma chambre était pourvue d'un système d'alarme encore opérationnel. Voyant que je ne pourrais me tirer seule de ce mauvais pas, je me décidai à presser ce bouton auquel je m'étais bien juré de ne jamais toucher, ne voulant pas que l'on m'aide ou que l'on m'assiste plus que de raison ! J'ai toujours détesté ces gens qui, par exemple, me saisissent par le bras et me font traverser la rue d'autorité sans même tenter de savoir si je voulais bien aller de l'autre côté ! Bon, certes, j'exagère un peu. C'est une métaphore ! Mais je m'égare.

Après avoir actionné l'alarme, je sortis de la chambre envahie par la buée et ne pus qu'attendre la suite des événements, plantée comme un piquet au milieu du couloir, gauche et horriblement confuse. Déjà, les concierges arrivaient, munis de serpillières et de seaux. Je leur proposai mon aide qu'ils refusèrent. Des portes de chambres s'entrouvraient : des étudiants échevelés et mal réveillés me dévisageaient, mi-surpris, mi-goguenards. Je ne savais vraiment plus où me mettre ! Moi qui comptais sur une arrivée discrète, c'était réussi ! J'aurais voulu passer sous le linoléum du couloir !

C'est alors qu'apparut dans le brouillard moite une petite silhouette qui s'avançait vers moi d'un pas enjoué. Je me trouvai face à face avec une petite femme en rouge parfaitement hilare. Encore que, quand je dis "femme", je n'en étais pas tout à fait sûre à ce moment-là. Ses traits étaient plutôt épais et sa voix assez grave pour que j'aie quelques doutes à ce sujet. De même, quand je dis "face à face", c'est également une façon de parler. Elle était petite. Plus petite que moi qui ne suis pourtant pas bien grande. Elle m'arrivait à peu près à l'épaule.

Elle me demanda ce qu'il se passait et je lui racontai ma mésaventure. Aimablement, elle m'invita à prendre un thé dans sa chambre pour me réchauffer. J'étais très méfiante, partiellement à cause de son allure pour le moins bizarre. Toutefois, je n'avais guère le choix et la suivis donc.

À peine arrivée dans sa chambre située à l'étage, j'avisai une énorme machine à écrire sur la table de travail. Quelques jours plus tôt, une autre résidente s'était justement plainte à moi que quelqu'un tapait à la machine le soir.

"- Tiens, c'est donc toi qui écris ! m'exclamai-je.

- Oui, fit-elle, J'écris un roman, figure-toi !"

L'expression de son visage était étrange, à ce moment-là. On y décelait de la fierté et elle avait pourtant presque l'air de s'en excuser. Je lui révélai donc que j'écrivais aussi et c'est de là que partit cette conversation émaillée de "moi aussi" dont Huguette parle plus haut. Il faut dire que nous nous en découvrions, des points communs : amour de l'écriture, de la lecture, des chats, intérêt pour la science-fiction et l'inexpliqué... Nous ne nous séparâmes que fort tard, bien décidée à nous revoir.

Le lendemain, comme je regagnai ma chambre après une journée de fac, quelqu'un m'interpella dans l'entrée du bâtiment. C'était Huguette mais je dus faire un effort réel pour la reconnaître : où était la petite femme en rouge de la veille ? La personne qui me parlait à présent s'avérait être une fille plutôt brune, solidement bâtie, dotée de cheveux courts, de lunettes et de quelques centimètres de plus que moi !!! C'était un peu fort ! Je savais que j'y voyais mal, mais de là à voir les gens sous des aspects aussi distincts du jour au lendemain... Voilà vraiment quelque chose dont je n'avais jamais entendu parler... et dont je préférai ne pas parler moi-même de peur de passer pour folle ou stupide. Mieux valait, sans doute, mettre tout cela sur le compte du trouble, de la fatigue ou de la buée !!!

Huguette et moi nous revîmes souvent. Elle me fit lire des extraits de ses œuvres et j'en devins très vite "accro". Jamais je n'avais lu quoi que se soit de si épique, passionnant et foisonnant ! Elle osait ce que je n'avais moi-même jamais osé : l'intrigue était pleine de trouvailles, les personnages étaient drôles, sensuels et insolent et le style à la fois nerveux, et recherché avec ce qu'il fallait de lyrisme et d'humour ! J'avais toujours aimé lire mais je ne m'étais jamais enthousiasmée à ce point-là ! Et puis il se passait autre chose qui ne m'était arrivé avec aucun des livres que j'avais dévorés ! Ce récit m'inspirait ! Des noms, des lieux, des détails inexplorés du récit d'Huguette trouvaient en moi un puissant écho. Un écho qui me donnait envie d'écrire à mon tour, d'apporter au récit d'Huguette quelques éventuelles précision, ma propre vision des choses, ma propre version des événements relatés.

Tous les récits fantastiques que je n'avais jamais osé écrire affleurèrent de nouveau à ma conscience et le plus étrange était qu'ils s'imbriquaient parfaitement dans le récit d'Huguette.

Je me mis même à côtoyer les personnages de son roman lors de mes rêves nocturnes. Mieux : je me voyais littéralement propulsée dans la peau de l'un d'entre eux : la jeune Délian-Ka, une des plus proches amies de Wang-Ka.

Une petite femme des cavernes blonde aux yeux verts, considérée comme une sorcière par les siens. Voilà n'était pas sans me rappeler quelque chose !

Des rêves faits dans mon enfance remontèrent aussi à la surface. Enfant, j'avais vu des choses incompréhensibles que je comprenais enfin !

Je ne m'affolai pas. Je savais, pour en avoir souvent parlé avec elle, qu'Huguette faisait régulièrement des rêves dans lesquelles elle vivait des aventures multiples dans la peau de Wang-Ka. Contrairement à elle, et peut-être parce que je n'étais pas seule à vivre ce genre de chose, cela ne m'effraya pas ! Cela m'enthousiasma même profondément !

Je commis l'imprudence d'en parler un peu trop vite autour de moi et l'on me répondit par des mots très durs : schizophrénie, délire, secte, mauvaise influence, sorcellerie, magie noire et j'en passe... L'amitié que je partageais avec ma colocataire ne résista pas à ces bizarreries. Elle se sentait hors du coup et passablement effrayée par tout ça.

Pourtant, il n'y a rien d'effrayant dans cette aventure, loin de là ! Bien sûr, on pourra nous rétorquer que nous avons passé trop de temps à discuter de tout ça et qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que nous finissions par en rêver la nuit. Certes, mais cela fait bientôt dix-neuf ans que cela dure. Dix-neuf ans que nous mélangeons nos inspirations, dix-neuf ans qu'une histoire d'une logique imparable semble se dérouler sous nos yeux, dix-neuf ans que, quand nous dessinons un personnage sans nous consulter, les deux portraits se ressemblent diantrement ! Les noms, les lieux, les traditions, les langages que nous décrivons sont trop complexes pour n'être issus que de notre imagination !

Du temps a passé, depuis notre première rencontre. S'il ne s'agissait que d'un délire d'adolescentes, nous aurions sans doute fini par nous en lasser.

Et si nous étions réellement folles, nous n'aurions sans doute pas réussi à nous faire une situation et à vivre décemment, comme nous le faisons !

Attention ! Nous n'essayons de convaincre personne ! Peut-être, après tout, ce qui nous arrive n'est-il issu que d'une forme de folie ou d'affabulation. Auquel cas je dis : "Merci la folie ! Merci l'affabulation !". Vivre avec Délian-Ka dans la tête m'a rendue plus forte, plus déterminée. Quand je me retrouve confrontée à une épreuve, je me dis simplement "Que ferait "Kanou" dans une situation pareille ?" et j'ai l'impression de trouver au fond de moi le courage qui me fait défaut.

Il y a environ quatre ans, j'ai traversé une période où j'ai totalement rejeté ce personnage qui, pensais-je, me squattait et me pourrissait la vie ! J'avais intégré le milieu de l'enseignement et de la recherche (où je travaille toujours), et je ne voulais plus entendre parler de ces sottises. J'estimais qu'il était temps de laisser tomber ces folies et de se comporter de manière rationnelle. D'ailleurs, cet hiver-là, j'avais rêvé que Délian-Ka mourait. La page était tournée : du moins, le croyais-je. Eh bien, moi qui me croyais débarrassée d'un délire pur et simple, je n'ai jamais connu autant d'ennuis et de déconvenues qu'à ce moment-là ! Tout ce qu'il y avait de téméraire et de politiquement incorrect en moi était mort ! Ou plutôt endormi ! Car progressivement, Délian-Ka est graduellement revenue me hanter. J'ai retrouvé l'inspiration et goûte de nouveau au bonheur d'écrire des aventures encore plus palpitantes qu'avant !

Et je mène, par ailleurs, une existence parfaitement saine et normale...

Petite précision orthographique, juste comme ça...

Pour les puristes, nous tenons à préciser que le choix d'écrire "Néanderthal" au lieu de l'actuelle orthographe "Neandertal" est purement esthétique. Nous trouvons, Mireille et moi, que ce nom a plus de noblesse, d'équilibre et de beauté avec son h ! Tout comme ceux à qui on a donné ce nom devaient avoir de la noblesse et de la beauté en eux, en dépit de toutes leurs différences.

On les a déjà suffisamment massacrés de toutes les façons possibles et imaginables à travers les reconstitutions, les thèses scientifiques ou les œuvres fictives, que leur abîmer, en prime, le nom que nous leur avons attribué, nous les modernes, était un affront supplémentaire à leur mémoire ! Au temps pour la réforme orthographique de la langue allemande à l'origine de ce changement d'orthographe du nom... Les Anglo-Saxons eux, ont gardé l'ancienne orthographe, faisant fi de ladite réforme, arguant que, n'étant pas Allemands, la réforme en question ne s'appliquerait pas chez eux. Dont acte.

Nous sommes persuadées que dans quelques années on oubliera la fameuse réforme, et que Neandertal sera redevenu notre bon vieux Néanderthal, n'en déplaise aux fâcheux.

En plus ça facilite les choses, puisque pour la taxonomie, notre vieil ami est un Homo sapiens neanderthalensis avec le h, ou un Homo neanderthalensis toujours avec le h même pour ceux qui ne veulent pas de cet homme dans la lignée des ancêtres ou qu'il ait eu les mêmes capacités intellectuelles que nous, ce qui reste entièrement à voir...

Et puis, c'est plus joli écrit avec un h, et c'est tout !!! Et tant pis si ça prend quelques octets supplémentaires, écrit à la vieille mode !

 

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